Kacha Legrand – d’émancipation en émancipation
‹‹ Ce que nous nommons émancipation c’est le libre
choix d’une âme entre différentes limitations. »
Gilbert Keith Chesterton[1]
Dans ses travaux du
milieu des années 1990, Kacha Legrand utilise des papiers de récupération,
avec une prédilection marquée pour les surfaces diaphanes : papiers de
soie, feuilles intercalaires cristal, enveloppes transparentes, pochettes
translucides… Elle les déplie ou les ouvre pour les mettre à plat, révélant,
par ce processus régressif et déstructurant, des symétries insoupçonnées, des
découpes inattendues, mais aussi des accidents, des déchirures fortuites, des
manques inopinés ou des taches imprévues… Ces dépouilles devenues passives,
telles de subtiles et fragiles peaux préservées d’une disparition inéluctable,
elle les colle sur de grandes plages blanches, seules ou superposées. Leur agencement
fait surgir de nouvelles structures, plus suggérées qu’affirmées, le plus
souvent sans relation directe avec le matériau initial. On peut y détecter une
tendance à l’orthogonalité, non pas assénée à la manière des constructivistes,
mais sous-jacente, émergente, toute en délicatesse, en grâce et en finesse… Il
y a, de façon évidente, des images de fenêtres ou de portes – et même de fenêtres
dans des fenêtres – qui s’imposent progressivement, un peu à la façon de celles
de Pierre Buraglio, mais on peut y lire bien d’autres choses. Ce sont peut-être
des décors d’une scène d’un théâtre imaginaire que le spectateur est incité à
peupler de ses propres histoires, de ses rêves ou de ses fantasmes. Juxtaposées,
ces planches font penser à celles d’un herbier, où le végétal aurait cédé la
place à l’inanimé. Elles évoquent également des boîtes de collections
entomologiques ou des épures d’improbables et utopiques projets de constructions
dont l’échelle restera à jamais mystérieuse. Il y a aussi du palimpseste, avec
une incitation à rechercher un éventuel sens qui aurait été occulté par le floutage résultant du
processus de superposition. S’agissant de papiers récupérés, leur
surface n’est pas parfaitement plane. De légères et irrégulières
ondulations les animent, générant, quand les feuilles sont posées l’une sur
l’autre, des vibrations et des interférences, des battements dont l’aspect et
l’intensité changent selon l’angle d’observation ou celui d’incidence de la
lumière. La fenêtre ou la porte devient alors miroir… Curieux miroir,
d’ailleurs, qui ne renverra pas d’image spéculaire du spectateur mais celle de ses pensées intimes… À
moins que ce ne soit la surface d’un étang troublée par le vent. On pense
inévitablement à Goethe évoquant le souffle
de l’esprit sur les eaux…[2]
S’ils
continuent à jouer sur les notions de transparence et d’opacité, d’intensité et
de vibration, les Assemblages rouges, des années 2011-2012, témoignent
d’une double émancipation de l’artiste. Émancipation des hasards de la forme
et de ses accidents, tout d’abord, puisque Kacha Legrand utilise désormais un
papier de soie homogène, qu’elle découpe en rectangles de dimensions variées.
Plus de surprises, donc, en matière de symétries, de découpes, d’accidents, de déchirures,
de manques ou de taches… Émancipation des aléas de la couleur, ensuite, par le
cantonnement dans une stricte bichromie rouge - blanc. Il ne s’agit pas d’un
appauvrissement, cependant, car, de ces nouvelles contraintes, naissent de
nouveaux espaces de liberté. Faut-il y voir un lointain écho de la pensée augustinienne
qui ne peut concevoir la liberté sans l’existence de contraintes ?
Désormais, l’artiste superpose, en un méticuleux et précis labeur, des
rectangles de papier de soie rouge, en respectant une double symétrie axiale
verticale et horizontale. Il en résulte une densification progressive de la
couleur, le rouge étant le plus intense au centre du motif. Dans la plupart des
compositions, le rouge le plus foncé semble venir vers le spectateur mais, dans
d’autres, moins nombreuses, c’est la sensation inverse qui est éprouvée. Une
série, sur d’épais panneaux de médium, présente un évidement du subjectile en
son centre, accentuant ainsi cet effet de perspective inversée, de fuite du
rouge le plus dense vers l’arrière. On pense, bien évidemment, à Josef Albers
et à certains de ses Hommages
au carré, à ceux qui flirtent avec la monochromie, mais, chez Kacha
Legrand, tous les rectangles sont centrés sur le même point. La perception de
profondeur ne résulte donc pas de la mise en œuvre des traditionnelles ficelles
de la perspective albertienne[3] mais uniquement de la
progressive densification de la couleur et de leur transparence. Seuls les
bords des papiers sont collés, ce qui laisse leur partie centrale libre et
ondulante, recréant, parfois accentués par un léger vernis, des aléas là où on
pensait s’en être définitivement affranchi. L’effet peut devenir hypnotique, susciter
un vertige dans lequel l’attention du spectateur peut être aspirée, siphonnée
dans ce qui se révèle être une sorte de piège mental. Mais les lectures restent
multiples. On peut y voir des vues aériennes d’improbables constructions
précolombiennes, des images d’un kaléidoscope condamné à la monochromie, des
puits sans fond sous les reflets d’un soleil couchant, de calmes fontaines dans
les jardins d’un palais oriental, des palimpsestes de mandalas, des relevés
cristallographiques, des projets pour des vitraux… Et puis, presque par hasard,
on découvre la bordure blanche qui encadre le motif. On pense, au premier
abord, qu’il s’agit de traces de bandes de masquage, de reliques du processus
de réalisation… Puis l’on constate, non sans étonnement, que ce sont aussi des
bandes de papier de soie, blanches ou crème, méticuleusement collées sur le
substrat. Esquisse d’un très malevitchien Carré blanc sur fond blanc ? Reliquat de l’omniprésente
fenêtre ou porte ? L’œuvre est non seulement centrée sur la feuille, mais
aussi dans ce cadre presque imperceptible qui la serre de très près.
Avec la série des Étirements, 2012-2013, Kacha Legrand poursuit son travail de
libération en s’émancipant, de nouveau, de deux contraintes : la couleur
et la planéité. Ces nouvelles pièces se déploient désormais dans l’espace et
sont d’un blanc immaculé. Avec elles, la matérialité suggérée se fait
effective, la densité se transforme en solide, les vibrations se muent en calme
plat. Au premier abord, ces volumes ne révèlent pas leur méthode de
réalisation. Elle s’apparente à celui des Assemblages, mais en prend le contre-pied.
La forme de départ est, en effet, le contour extérieur du motif central d’une de ces œuvres
rouges. Elle servira de section au volume. Le processus de construction est en
opposition – à angle droit – avec celui des travaux sur papier. Des rectangles
de médium sont découpés et assemblés dans le sens de la longueur,
perpendiculairement au plan de la section. La symétrie ne résulte donc pas
naturellement du seul procédé mais d’une volonté délibérée de l’artiste. La
structure assemblée est ensuite poncée puis peinte en blanc mat avec une peinture habituellement
utilisée pour les intérieurs domestiques. Les traces de construction disparaissent
ainsi, ne laissant qu’un volume – ou une surface étirée – d’un blanc neutre,
sans aspérité, à la présence forte, à la pesanteur affirmée, traduction très
matérielle et pondéreuse d’une surface immatérielle et intemporelle.
L’ambiguïté entretenue sur la nature du matériau utilisé – céramique, matière
plastique étirée ou extrudée, acier laqué… – incite à toucher l’objet, à
laisser les doigts courir le long des lignes anguleuses, des petits gradins
rectilignes, des étages successifs, des crénelages de ce qui pourrait être la
maquette d’un temple hindouiste abstractisé. Un parallèle avec les Architectones de Malevitch s’impose en
première lecture. Très vite, cependant, on constate que, là où le Russe chante
la verticalité, notre créatrice, elle, se voue à l’horizontalité. Peut-être une résurgence de cette
antique symbolique qui associe le vertical au masculin et l’horizontal au féminin ?
On pense aussi aux Cellules et aux Abris d’Absalon ou aux Houses de Rachel Whiteread… Dans son
atelier, Kacha Legrand présente ses Étirements, proches les uns des autres, alignés sur des étagères haut
placées. L’espace entre deux pièces se fait alors volume virtuel, découpe dans
l’espace, suggérant une lecture en négatif des pièces avoisinantes. On ne peut
s’empêcher d’y voir la transposition spatiale de cette bordure blanche qui délimite
délicatement les Assemblages. L’éclairage, que l’artiste veut
incisif et frontal, projette sur les murs les ombres des volumes, lesquelles
(re)deviennent alors dessins plans, décolorés, en
nuances de gris et de blancs.
Retour aux œuvres du milieu des années 1990… La boucle est alors bouclée…

Louis Doucet, mai
2013
[1] In Daily
News, 21 décembre 1905.
[2] Inspiré par la cascade de Staubbach près de Lauterbrunnen, en Suisse :
Seele des Menschen, / Âme humaine
Wie gleichst du dem Wasser! / Comme tu ressembles à l’eau !
Schicksal des Menschen, / Destinée humaine,
Wie gleichst du dem Wind! / Comme tu ressembles au vent !
[3] Celle
de Leon Battista Alberti, pas celle de Josef Albers !